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Idées - 100 techniques pour les produires et les gérers : Les démarches de la créativité (extrait 1)

Toute la démarche de la « créativité » d’idées consiste à atteindre cet espace, où l’on va cueillir des fruits dénommés familièrement « idées ». Pour l’atteindre, tous les hommes, depuis le début de l’histoire de l’humanité, se sont évertués à trouver des chemins. Et ils ont réussi : la preuve, les objets qui nous entourent, et aussi les services et les lois, les organisations, les innombrables détails qui rythment notre vie en commun. Les idées sont les ingrédients majeurs de l’évolution des systèmes sur la voie de la complexité. Points lumineux sur la route…

Leur démarche était généralement individuelle et la réussite reposait souvent sur le hasard ou en tout cas restait mystérieuse pour les autres, soit par la volonté de l’inventeur soit parce qu’il ne cherchait pas à élucider « comment l’idée lui était venue ». On disait que c’était l’œuvre d’un inventeur, d’un créateur, d’un « type à idées » qui avait du génie. Selon les grecs, le poète était inspiré directement par les Dieux.

Ce qui s’est passé, depuis un demi siècle environ qui a donné naissance au « corpus » de la créativité d’idées, et qui fait de la créativité un métier, un sujet d’étude, de recherches, (et de livres…), c’est la volonté de ne plus laisser la créativité d’idées au hasard, de ne plus compter seulement sur certains individus exceptionnels ou marginaux, mais d’en faire une démarche méthodique, organisée, ouverte démocratiquement à tous.

En arrière-plan du mouvement de la créativité, il y a une impulsion démocratique. Ce n’est peut-être pas un hasard si la plupart des techniques sont nées aux Etats-Unis, concordant avec le mythe démocratique du self made man où chacun, théoriquement, peut devenir millionnaire puisque chacun est potentiellement riche en idées : just do it ! Pour nous, en France, la créativité organisée a pris son essor aux alentours de mai 68, à l’époque où l’on voulait mettre « l’imagination au pouvoir » et je me souviens que nous avons créé Synapse avec pour slogan, brandi comme un drapeau et affiché sur nos murs : « tout le monde est créateur ».

A l’opposé de la magie mystérieuse du créateur solitaire dont on attend qu’il sorte une idée d’une boule de cristal, appelée intuition, inspiration, « faire de la créativité » (étrange expression, un peu triviale, incorrecte, mais qui désacralise), nous apparaissait comme une démarche vers l’autonomie, et les techniques comme des instruments de pouvoir et de confiance en nous mêmes. Depuis que je « fais de la créativité », j’ai toujours ressenti ce sentiment de confiance absolue consistant à se dire à propos de n’importe quel sujet qui nécessite des solutions nouvelles : « il n’y a qu’à faire un groupe », comme si notre attirail conceptuel bricolé et l’énergie d’un petit groupe étaient capables de résoudre n’importe quel problème demandant des idées nouvelles.

Et en plus, c’est vrai : essayez !

Pour atteindre démocratiquement et facilement l’espace des idées, il n’y a pas qu’une seule voie. Les chemins sont multiples presque innombrables, on a parfois l’impression qu’il y a autant de « trucs » que d’inventeurs et j’ai récemment découvert un site Internet[1] qui recense 200 « techniques de créativité », (pourquoi pas mille !), dans un vrac invraisemblable.

Dans cette multiplicité d’itinéraires, semblables aux innombrables bras d’un delta, on peut discerner, vue d’avion, deux « bassins d’irrigation créatif » correspondant à ce que j’appellerais deux postures mentales :

  • celle qui fréquente sans peur l’irrationnel et voyage facilement dans l’imaginaire, en mobilisant la dynamique émotionnelle d’un groupe,
  • et celle qui s’évade prudemment du rationnel, mais très méthodiquement, parfois en équipe et éventuellement tout seul.

Ces deux grands fleuves, celui qui prend sa source dans l’irrationnel et celui qui prend sa source dans le rationnel se rejoignent au confluent des idées. Ils regroupent chacun de nombreux affluents, des rivières et des ruisseaux, qui constituent autant de méthodes et de genres de techniques de créativité, portant des noms variés.

Dans une visée pédagogique, je les ai regroupés ici sous deux chapitres :

Chapitre 1 : « les groupes de créativité », où l’on trouve présentées les techniques de détour, les techniques analogiques, le brainstorming ;

Chapitre 2, les « méthodes rationnelles » (il faudrait dire, pour bien faire,  « moins irrationnelles »)  où l’on trouvera présentée la méthode de la « pensée latérale » d’Edward de Bono, la théorie Triz  et les systèmes de collecte des idées spontanées.

Finalement, différentes démarches intellectuelles, groupant chacune plusieurs techniques, vont permettre de structurer dans ce livre la présentation des méthodes de recherche d’idées.

Je ne prétends pas que ce classement soit le seul possible, ni le meilleur. J’ai mélangé des critères purement logiques et des critères intuitifs, historiques ou culturels, en tenant compte de la personnalité des auteurs. D’autres ensembles auraient pu être imaginés. J’aurais ainsi pu logiquement fusionner la famille des analogies et la famille de la pensée latérale, parce qu’elles procèdent toutes deux, si l’on veut, du même esprit « paralogique ». Mais l’une est très marquée par Gordon, inventeur de la synectique, qui a inauguré la pratique des groupes de créativité de longue durée, et l’autre par de Bono inventeur de la pensée latérale, qui s’en méfie. J’aurais pu logiquement fusionner le brainstorming et les techniques de détour, parce qu’elles font toutes deux un saut dans l’irrationnel et fonctionnent en groupe, mais l’une est tellement célèbre qu’elle mérite d’être traitée à part.

Ce classement est plus un système de repérage pratique qu’un classement purement conceptuel. Je ne prétends pas que cette liste soit exhaustive loin de là. Il y a des cultures créatives que je connais mal. Je crois, par exemple, que d’Asie ou d’Afrique pourraient nous venir des techniques de créativité nouvelles (pour moi) empruntant un autre itinéraire. J’espère qu’une autre édition permettra de les présenter.

Je ne porte pas de jugement de valeur sur la supériorité d’une méthode par rapport à une autre (elles sont toutes excellentes), non pas que je les juge identiques, au contraire je les juge très différentes, dans leur principe et dans leur mode d’emploi, mais parce qu’elle me paraissent convenir chacune à des cultures différentes, à des types de problèmes différents et à des circonstances d’utilisation variées. Selon que vous disposez de deux heures ou d’une journée, ou d’un processus échelonné sur six mois ; selon que vous travaillez avec un groupe formé ou avec des néophytes, selon que vous travaillez sur un problème marketing ou un problème technologique, vous n’utilisez pas le même outil. Et dans la même séance on utilise souvent des techniques issues de différentes sources.

Par contre, ce qui me surprend toujours, et pour dire vrai me choque un peu, c’est de voir à quel point les porte paroles ou les hérauts de chaque école ignorent ou méprisent les autres. Chacun, dans ses livres ou dans ses colloques annuels à tendance à se prétendre le seul à détenir La VRAIE voie de la créativité, le VRAI processus, et à oublier systématiquement de parler des autres. Esprit de chapelle, attitude anti-créative pourrait-on dire ou bien, pour être généreux, attitude d’artiste qui veut garder la force de son style, comme si deux musiciens refusaient de fusionner leur style créatif.

Personnellement, il me semble que l’on peut conserver son style propre tout en faisant une place au voisin sur l’estrade. Je trouve ainsi anormal que le Colloque de Buffalo ne fasse pas une plus grande place à de Bono ou à la synectique, par exemple ; que le colloque d’Innovacteurs, à côté de la technique de « collecte des idées individuelles » ne présente pas les techniques de détour ; que de Bono dans ses livres ignore la synectique et les détours ; que la synectique ignore Triz ; etc., etc.

L’une des ambitions de ce livre est de faciliter le dialogue entre les écoles en les présentant toutes côte à côte, sur un pied d’égalité, et je rêve d’un grand colloque où les différentes tribus de la créativité seraient rassemblées autour d’un feu, formant ainsi une « roue médecine », comme celle dont parlaient les indiens des plaines.